Echos empr(ein)tés

"Récemment
je suis en train d'arrêter de faire mes nuits.
Parce qu'un jour,
je me souviens,
j'écrirai:
et là, au dîner..."1

Brouillage des pistes. Dans la brièveté de six lignes, des temps dialoguent qui n'auraient jamais dû ou pu se rencontrer. Et dans l'image?

Echos de la rencontre de vendredi autour du travail de Pierre-Luc Lapointe, espace/mémoire.

Une résidence s'est terminée. Il est connu ici, le goût de ces résidences qui ne s'achèvent jamais tout à fait: l'image de l'artiste qui s'efface, ses cartons sous le bras en ne laissant que les clous au mur derrière lui, n'est à l'évidence pas celle de la Chambre Blanche; c'est que la création in situ, qui demande un investissement si entier de l'artiste dans sa manière d'habiter les lieux, marque l'espace d'une façon autrement plus intense. Et il n'est pas neutre, le lieu qui renaît après une résidence pour se donner une nouvelle fois au jeu de la création.
Invité en 2005 au Palais des papes à Avignon, Jan Fabre créait 'je suis sang'. Le spectacle retraçait comme une prophétie ensanglantée, une histoire du corps dans sa constitution essentielle, le sang. Cet élément, Fabre ne le tirait pas de lui-même; il ne le tirait pas non plus de la matière que lui donnaient ses acteurs; c'est du lieu et de son passé que regorgeait ce sang qui a fait la trame du spectacle.
Les traces que laisse un passage sont multiples, la manière de les investir ne l'est pas moins ; celle-ci est noire (ou rouge, selon comment on l'entrevoit), et donne corps à un spectacle; d'autres se donnent sur un mode moins contraignant, dans une présence diffuse, faisant sens d'une façon moins immédiate.
Soit un mot: palimpseste. Ce mot se déclinerait, une lettre superposant l'autre, une lettre comme une strate. Chaque lettre individuellement ferait sens, un sens complet qui se déclinerait sur le plan qu'elle occupe à elle seule, horizontal. Mais resterait toujours cet autre sens, sur le mode vertical, ou en profondeur, un sens qui lierait les temps et restituerait l'entièreté du mot, sa complexité. Les deux plans interagissent, l'un s'inscrit en regard de l'autre, le sens qui se déploie à un moment donné puise sa matière -à  degrés variables- dans ce fond d'empreintes, et contribue dans le même temps à sa construction.
Cette verticalité, c'est celle qu'explore Pierre-Luc Lapointe dans le site web qu'il a créé à la Chambre Blanche lors de sa résidence. Lui trouve le moyen de donner à voir ces empreintes qui se livrent d'ordinaire sur le ressenti. Un outil qui traite du passage, sans traitement, un pas à côté de l'image. Car ce sont là ces deux plans, image d'un bord, marquage du temps et des différentiations qui s'y inscrivent de l'autre.
En photographie, Paul Pouvreau associait dans une même image deux temps différents. Sectionnée dans son milieu, l'image donnait à voir un espace entier, dont l'unité cependant se déployait dans une différentiation que l'œil eût peiné à saisir dans un seul regard. Dans une salle basse de plafond -on devine un grenier-, un fauteuil au centre. Une télévision allumée, sur la place centrale, restitue un personnage comme hybride, visage de femme sur le côté gauche, d'homme dans la deuxième moitié. Entre ces deux sections d'image, une journée est passée. L'image dans le temps2.
Mais ici encore c'est par l'objet et les changements qu'il subit (dans cette photo, le programme a défilé, les personnages ont changé) que le temps s'introduit dans l'image. Percevoir le temps alors c'est se donner un référentiel que l'on suppose fixe et observer les changements selon cette base.
L'image qui émerge de l'outil que développe Pirerre-Luc, ne traite plus des objets; elle enregistre non plus la présence mais la différence. Seule.
Caméra détournée qui témoigne non d'un état qui succède à un autre (un personnage, puis son départ par exemple) mais purement du mouvement qui nous amène d'un état à l'autre (tous les mouvements compris dans le départ), et restitue ainsi en une image, un temps qui se développe. Ce mouvement s'imprime dans une trace noire. Trace sur trace, on devine, des formes, des paysages (pour peu qu'ils se manifestent, c'est-à-dire qu'il y ait mouvement). Si bien qu'à empreintes successives, l'image traduit, retranscrit, puis finit par brouiller, jusqu'à atteindre un état d'indissociation. Jusqu'à obtenir l'image noire de la saturation des mouvements. De la traduction à l'entropie.
L'entropie désigne ce phénomène, en thermodynamique, où les éléments se distinguent à tel point que le chaos dans lequel ils s'agencent devient unité. En apparence. L'entropie trouve sa source et son antonyme dans la différence/différenciation. Elle est une telle expression de ces différences, que cela même qui la compose se donne à voir comme un et indifférencié, elle trouve son contraire dans son origine, soit la différence; ou pour le dire autrement, la multiplicité qu'elle retranscrit atteint un degré tel qu'elle s'y efface, pour que l'œil ne perçoive plus qu'un bloc. Image noire; un terrain que l'on aurait tant emprunté qu'aucune voie ne s'y distingue plus, tous les chemins sont tracés, l'espace est comme épuisé et il n'est plus de nouvelle voie possible. En apparence. Car la question est là: un espace saturé de sens ne laisse-t-il plus aucune ouverture à la modification? À partir de quand peut-on même parler de saturation?
Imaginons une palette, et des couleurs, que l'on mêlerait. Du rouge et du bleu naîtrait ce que l'on sait, ajoutez le jaune et déjà l'esprit est confus, distingue avec moins d'exactitude ce qui se dégage de ce mélange. Ajoutez-en d'autres, ce qu'il y a sur la palette, les primaires, secondaires et les autres. À chaque nouvel élément, le mélange se transforme; mais de flagrante qu'elle était au début, la transformation devient plus subtile, autrement moins perceptible au fur et à mesure que l'on ajoute de nouveaux éléments. Jusqu'à arriver à ajouter la matière sans qu'il y ait incidence sur la couleur. Est-ce là l'atteinte d'une stabilité, est-ce cela la saturation? Et ce résultat même est-il état ou processus; si l'œil n'y perçoit plus d'évolution, est-ce à dire que réellement l'évolution a cessé?

Pierre-Luc Lapointe, à cet endroit, parle d'une certaine tristesse. C'est que l'instrument, cette sorte d'inscripteur de métaphore -en ceci qu'il donne à voir ce qui ordinairement n'est accessible que sur le mode du ressenti (on parlait plus haut de ces empreintes laissées par ceux qui au fil des résidences ont peuplé l'espace de création)- restitue dans le même temps une forme de fatalité.
Dans une définition scientifique de l'entropie, on peut lire que le processus "ne peut qu'augmenter dans une transformation irréversible"3. Il n'est pas de retour possible; exprimer une différenciation, c'est la marquer et lui promettre de rester inscrite. Et en effet qui songerait à ôter une couleur d'un mélange.
Permanence de l'impermanence.
Aussi, la proposition a été faite, de marquer ces empreintes de la différence non en noir, comme l'exécute actuellement le logiciel, mais en blanc. L'espace vierge du commencement serait alors noir, et s'éclaircirait avec les traces successives qui s'y inscrivent et lui donnent son sens. Retournement de la tristesse; plutôt que de voir un espace se saturer, et son sens s'annuler à trop s'y exprimer, on témoignerait là de la construction d'un sens, qui donnerait sa lumière progressivement à l'espace qu'il couvre. Là où l'on devinait l'expression d'une fatalité -de la trace indélébile-, on peut trouver à l'inverse le retournement de la condition qui nous tient le plus souvent inapte à laisser trace. Une chance de marquer un lieu par un passage. Au moins dans l'image.

En achevant de décrire son projet, Pierre-Luc Lapointe citait Borges comme en écho:
"Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde. Tout au long de l’année, il peuple l’espace d’images, de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage."4
Construire son rapport au monde en marquant sa présence aux lieux, c'est là l'une des clés de lecture du travail que nous livre Pierre-Luc dans le site présenté à la Chambre blanche. Les ouvertures sont multiples; l'idée de traduction ne cesse jamais de se donner à l'exploration, puisque chaque acte, chaque manifestation, peut être comprise comme une traduction, interprétation, envoi de signes. Et l'invitation est tentante de continuer de les visiter, mais ici n'est peut-être pas le lieu; à vous de les puiser, de les nourrir, en en faisant l'expérience5.

Coline, en médiation culturelle à a Chambre blanche

 

 

1Vincent Robitaille, j'ai deux balcons
2Voir la série des Asymétries de Paul Pouvreau

3La définition est de Futura sciences, et dit au complet: "grandeur caractérisant le désordre d'un système. L'entropie ne peut qu'augmenter dans une transformation irréversible."
4J. L. Borges, l'auteur, p173
5Pour visiter le site, il suffit d'ouvrir l'onglet programmation du site de la Chambre blanche, résidences web, archives, Pierre-Luc Lapointe. Vous y êtes.